Tu es petite, tu souris, tu es innocente. Ta figure est joliment barbouillée de chocolat. Ton rire est pur, ton regard franc. Rien ne t'importe, le bonheur et la sérénité règnent dans ton paradis lumineux et frais. Tu aimes rêver. Tu rêves d'aimer.
Tu es adolescente, comme les autres disent. Tu fumes, tu charmes, tu te déhanches sous les regards avides de plaisir. Tu travailles, parfois. Tu as de belles formes dont ont profité des hommes, dont profite un homme, dont profiterons d'autres hommes. Tes yeux profonds et provocateurs captivent; ton maquillage coule mais tu as tellement d'autres préoccupations. Tes lèvres brillent de mille feux, ta bouche demande, reçoit, donne.
Tu es adulte. Tu as tourné une page sur ta jeunesse agitée et essaye de ne plus te retourner. Tes erreurs te pèsent, mais tu vas de l'avant. Tu mènes une vie d'adulte, en passant le trois quart de ton temps enfermée dans un bureau et subissant la sonnerie continue du téléphone. Tu as de sombres cernes, le visage fatigué et tendu. Le soir en rentrant, tu te retrouve désespérément seule. Alors, tu ressors ces vieux CD dont jamais tu ne te lasseras, et allume la cigarette qui te fait soupirer. Puis une deuxième, pour te souvenir. Une troisième, pour pleurer. Et finalement, un paquet, pour déprimer. Tu te souviens de ces bouteilles cachées dans le placard, là-bas. Tu commences doucement à boire ce délice. Tard dans la nuit, après plusieurs bouteilles, l'atmosphère enfumée, ivre morte, tu dors profondément. Folie éphémère. Tout recommencera demain.
Tu es âgée. Tu as la voix brisée, les mains usées, le corps fatigué. Le regard éteint. Tu as le savoir, mais plus la force. Tu restes là, assise dans l'ombre, pour voir sans être vue. Tu observes ces jeunes, en te disant que toi aussi, tu as été comme ça. Tu fermes les yeux. Autour de toi, sans cesse, on te demande si tu as besoin d'aide. De l'aide? Non, tu n'en a jamais eu besoin. Ils n'y comprennent rien. Laissez-la. Elle, elle comprend et sait tout.
Tu hésites à parler à ces jeunes. Les mettre en garde des mauvaises surprise de la vie. Mais non, tu ravales tes mots. Ils comprendront d'eux-même, et leurs échecs les rendront plus forts encore. Tu n'as désormais plus rien à faire ici. Plus rien n'a de sens, même tes souvenirs paraissent flous. Alors, tu refermes tes yeux.
Pour de bon. Un léger sourire figé sur tes lèvres pâles.
« J'ai vécu. »